J’ai regardé Laure Manaudou nager une seule fois en vrai. C’était en 2004, aux championnats de France à Dunkerque, et je me souviens surtout du silence dans les gradins quand elle montait sur le plot. Pas un vacarme de rock star : un souffle collectif qu’on retient. Vingt ans plus tard, ce qui me reste de cette nageuse, ce n’est pas la médaille, c’est le rapport très simple qu’elle entretenait avec l’eau. Elle s’y sentait chez elle, point.
Ce rapport-là, je le retrouve chaque été dans le Sundgau. Pas dans un bassin de 50 mètres avec chrono officiel, non : dans les petits lacs du Territoire de Belfort et du Haut-Rhin, à Malsaucy, à Sewen, à Kruth. Ce coin d’Alsace du Sud, je l’ai arpenté en randonnée avant de le fréquenter en maillot. Le site le-sundgau-grandeur-nature.com documente ces étangs et ces vallons mieux que n’importe quel guide papier que j’ai pu feuilleter, et c’est en parcourant ses pages que j’ai fini par comprendre où l’on peut vraiment se baigner sans déranger une zone protégée.
Parce que la question se pose vite. On croit qu’en eau douce tout est ouvert, et puis on tombe sur une barrière, un arrêté municipal, une roselière classée.
Ce que l’eau libre demande vraiment
Un bassin vous donne des murs tous les 25 mètres, une ligne noire au fond, une eau à 27 degrés réglée par un thermostat. Un lac vous donne l’inverse : une eau à 18 degrés en juin, des fonds vaseux, une berge qui recule quand vous cherchez à poser le pied. J’ai nagé dans le lac de Kruth un matin d’août, vers 7 h, et j’ai mis quarante minutes à faire ce que j’aurais bouclé en vingt-cinq dans une piscine. Personne devant moi. Rien à battre du chrono, d’ailleurs.
La différence tient à trois choses que Manaudou aurait probablement listées sans détour. D’abord la respiration : en eau libre, on lève la tête au lieu de tourner, et tout le rythme se décale. Ensuite la trajectoire : sans ligne au fond, on dérive, il faut relever les yeux toutes les six à huit brasses. Enfin le froid, qui change tout — le corps brûle plus de calories, on fatigue plus vite, et le geste se raccourcit.
Je dis souvent qu’un lac ne récompense pas le meilleur nageur mais le plus attentif. C’est mon avis, et il ne vaut rien sur un podium. Il vaut beaucoup quand on a trente ans de plus que les gamins du club et qu’on veut juste rentrer à la berge sans avoir pris froid.
Les plans d’eau du Sundgau, vus par quelqu’un qui y a nagé
Le lac de Sewen, dans la vallée de la Doller, reste mon préféré pour une raison bête : l’eau y est plus claire qu’ailleurs et l’on voit ses mains sous la surface. Ça rassure. Le lac de Kruth, lui, est plus vaste, plus encaissé, et le vent s’y lève vers 11 h — nagez tôt ou nagez le soir, entre les deux c’est du clapot.
Autour de Malsaucy, près de Belfort, on tombe sur un plan d’eau aménagé avec baignade surveillée en saison. Moins sauvage, plus familial, mais pratique quand on veut initier quelqu’un sans le larguer dans le grand bain. J’y ai emmené ma nièce de douze ans l’an dernier ; elle a fait trois cents mètres en brasse et elle en parle encore comme d’une expédition.
Ce qui me plaît dans ce coin, c’est la proximité des villages. On nage une heure, on sort, on marche vingt minutes jusqu’à une ferme-auberge et on mange une tarte aux myrtilles en regardant la vallée. La natation redevient ce qu’elle était pour Manaudou avant les caméras : un geste parmi d’autres, dans un paysage qu’on habite.
Quelques précautions qui ne sont pas du folklore
Nager seul en lac, je le déconseille franchement. Pas par principe de précaution administratif : parce qu’une crampe arrive sans prévenir et que personne ne vous verra couler à trente mètres de la rive. Une bouée de traction orange, ça coûte quinze euros et ça se voit de loin. Même logique en mer : voir les bons réflexes pour progresser sans danger.
- Vérifier la température de l’eau avant de partir, pas en trempant un orteil mais en consultant les relevés de la commune.
- Prévenir quelqu’un du parcours et de l’heure de retour, même grossièrement.
- Éviter les zones de roseaux : les oiseaux y nichent au printemps et l’on n’y a rien à faire.
- Sortir dès les premiers frissons du dos, sans négocier avec soi-même.
Rien de spectaculaire là-dedans. Le sport de haut niveau impressionne, ces règles-là sauvent des vies dans l’anonymat, et je trouve qu’on ne le dit pas assez.


